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Sarah KANE

Sarah Kane, née le 3 février 1971 à Brentwood (Essex) et décédée le 20 février 1999, est une dramaturge britannique.

Pour comprendre Sarah Kane, il faut comprendre la genèse de l’acte dramatique et sa logique qui est d’ailleurs la logique de l’imagination et de l’humain.

– Edward Bond

 

SARAH KANE (1971-1999) © éditions Klincksieck

4.48 PSYCHOSIS
The temptation of a wink / La tentation d’un clin d’œil
(love me or kill me)

Sarah vivait à 100 km/h.
Et elle était à contre sens sur une route où la vitesse est la règle pour aller vers l’oubli de soi, avec toute une société qui se suicide dans une totale inconscience.
Et en prenant la route, elle, elle a pris en toute conscience celle que les panneaux indicateurs lui interdisaient.
Mais ceux qui sont dans “le bon sens”... ont des espaces de repos.
Pour ceux à “contresens” ... il n’y en a pas. Alors l’accident est inévitable et fatal.

Si Artaud l’avait connue, il aurait écrit : « Sarah Kane, la suicidée de la société. »
Oui, elle s’est suicidée, et en se suicidant, c’est nous-mêmes qu’elle a « suicidés ».

Sarah posait des questions sans cesse, à tous. Sans avoir de réponse en retour.
Et aucune réponse n’aurait été satisfaisante.

Si seulement nous l’avions entendue, regarder, si seulement nous lui avions parler.
Mais nous l’avons laissée sur la frontière, incarnant – comme le dit Giorgio Agamben, la seule figure possible d’un être humain aujourd’hui, celle du réfugié.

Son théâtre reste pour moi comme un journal.
Il me tient debout.
En tant que metteur en scène, je suis ému par le savoir faire et la maîtrise d'un aussi jeune écrivain.

Non seulement elle nous dit que la réalité a changée, mais elle questionne notre façon de l’appréhender.
Sommes nous capables de faire face à ce que nous avons engendrer?

Comme le dit encore Edward Bond :
Dans Introduction to « Theatre and Drama » by Helen Nicholson :
« ...Theatre may help you to find yourself in society, drama requires you to find society in you.
To find, that is, your humanness and accept responsibility for being human... »

Et c’est bien de drames dont il s’agit avec Sarah.

Elle disait : (je cite de mémoire) “ Je n’ai qu’une obligation : celle que j’ai par rapport à la vérité.”

En cela elle nous oblige.

Elle nous oblige aussi à trouver d’autres voies de représentation, en nous questionnant sur comment représenter cette réalité ?

En cela aussi elle est un des plus grands dramaturges du siècle dernier.

Chacun est la somme de ses actes et n'a d'existence que dans leurs conséquences.

En temps de paix, les citoyens des grandes puissances démocratiques se ruent sur ce qui va leur permettre de s'extirper de leur quotidien : le divertissement.

Le divertissement n'est pas un corollaire de la précarité de pensée, mais il participe de ses origines en ce qu'il est un organe du pouvoir.

Lorsque maintenant nous nous projetons dans un temps de guerre, temps où le changement abrupt des règles confronte l'individu à l'obligation de s'adapter à une situation contre nature (l'occupation, l'incarcération), nous sommes face à une recherche du divertissement qui s'apparente aux plus grandes quêtes en ce qu'elle est fondatrice du fait d'être humain.

Nous avons perdu le sens tragique de l'humain, nous nous attachons à le regarder.
La conscience qu'a le citoyen d'un pays démocratique de sa condition non comme un état de fait mais comme un sursis, le pousse à lutter pour servir un ordre nouveau.

Nos luttes sont devenues des combats et le bonheur commun s’est transformé en bien être individuel.

Quelles réponses naissent de cet écart entre ce que la société voudrait véhiculer de l'homme en pareille situation et ce qu'il peut être effectivement ?

« Nous avons le devoir de créer un nouveau théâtre de l’humanité sinon la folie sociale créera un nouveau théâtre de la banalité et de la barbarie.»

Et nous y sommes...

Sarah nous invite à prendre la mesure de ce que nous avons peut-être déjà perdu.

Comme l’a écrit Edward Bond lorsqu’il a eu connaissance du texte :
“4.48” is a great play, bitterly comic, full of desire for life. It is also the document of our time. Read-it - this suicide note is your oblituary.”

Avec 4.48 PSYCHOSIS, elle lance un dernier appel à notre responsabilité.
Il y a dix ans nous n’avons pas su voir... saurons nous regarder aujourd’hui ?

Mettre en scène aujourd’hui 4.48 PSYCHOSIS ici au Young Vic, c’est en quelque sorte lui renvoyer une lettre à Elle qui m’en a tant envoyées.

C’est une tentative de réponse, la tentation d’un clin d’œil.

Christian Benedetti 

 

" La pièce parle d'une dépression psychotique. Et de ce qui arrive à l'esprit d'une personne quand disparaissent complètement les barrières distinguant la réalité des diverses formes de l'imagination. Si bien que vous ne faites plus la différence entre votre vie éveillée et votre vie rêvée.  Sarah Kane à propos de 4.48 Psychosis "Pour Anéantis je crois qu'il s'est agi d'une réaction immédiate à certains faits alors que la pièce commençait d'exister.
Je savais que j'avais envie d'écrire une pièce sur un homme et une femme dans une chambre d'hôtel, et qu'il y avait entre eux un déséquilibre de pouvoir si total qu'il en résultait un viol." Sarah Kane, à propose de Blasted

"Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
“

Je suis en train d’écrire une pièce intitulée 4.48 psychose (4.48 psychosis). Elle offre des similitudes avec Manque (Crave), tout en étant différente. La pièce parle d’une dépression psychotique et de ce qui arrive à l’esprit d’une personne quand disparaissent complètement les barrières qui distinguent la réalité des diverses formes de l’imagination. Si bien que vous ne faites plus la différence entre votre vie éveillée et votre vie rêvée.
En outre, vous ne savez plus - ce qui est très intéressant dans la psychose - vous ne savez plus où vous (vous) arrêtez et où commence le monde. Donc, par exemple, si j’étais psychotique, je ne ferais littéralement pas la différence entre moi-même, cette table et Dan (son interlocuteur). Tous feraient partie d’un continuum. Et diverses frontières commencent à s’effondrer. Formellement, je tente également de faire s’effondrer quelques frontières - pour continuer à faire en sorte que la forme et le contenu ne fassent qu’un.
Ce qui s’avère être extrêmement difficile et je ne vais dire à personne comment je m’y prends. (...) Ce que j’ai pu commencer avec Manque (Crave), je le pousse ici un cran plus loin. Et pour moi se dessine une ligne très claire qui part de Anéantis (Blasted), en passant par L’Amour de Phèdre (Phaedra’s love), pour aboutir à Purifiés (Cleansed), Manque (Crave) et cette dernière pièce. Où est-ce que ça va ensuite, je ne sais pas trop.”

Sarah Kane, novembre 1998

Texte français Séverine Magois, extrait d’une conférence donnée par Sarah Kane à des étudiants