Réductions Sauvages – Sultan Ulutas Alopé – Scènes ouvertes

Réductions Sauvages est l’histoire d’employé.e.s de rayons d’un supermarché issus la plupart de l’immigration. Lorsque la direction met la pression sur ses employé.e.s pour augmenter les chiffres d’affaires, la mise en concurrence fait éclater la guerre entre les rayons. La peur pousse les différentes communautés à se refermer sur elles-mêmes. Dans le même temps, une jeune immigrée intérimaire est prête à tout pour obtenir une carte de séjour.

En 2021, j’ai travaillé pendant six mois dans différents rayons d’un grand supermarché à Paris. La plupart de mes collègues avaient immigré en France, comme moi, ou étaient issus de familles immigrées. Beaucoup avaient fait des études supérieures et étaient bien plus qualifiés que ne l’exigeait leur poste. À ce moment-là, mon objectif n’était pas de créer unspectacle à partir de cette expérience. J’avais simplement besoin de gagner ma vie, comme les autres employés.

Au fil des semaines, j’ai découvert une autre facette du pays dans lequel j’avais immigré. Une réalité marquée par une pression constante sur celles et ceux qui dépendent de ce travail pour survivre. Pour beaucoup d’employés, le travail au supermarché n’était pas un choix, mais une nécessité, souvent liée à des contraintes administratives. L’obtention ou le renouvellement d’un titre de séjour dépendant fréquemment d’un contrat à durée indéterminée, cette situation enferme durablement dans des emplois pénibles et peu reconnus. Et même après l’obtention de la nationalité, la malveillance et les discriminations envers les personnes perçues comme étrangères continuent de peser. Beaucoup d’employés souffraient de blessures physiques, genoux abîmés, hernies discales, conséquences d’un travail dur, répétitif et souvent invisible. Les immigrés constituent ainsi une main-d’œuvre particulièrement vulnérable, plus disponible, plus docile en apparence, car refuser, contester ou revendiquer peut mettre en danger une stabilité déjà fragile. Face à cette violence silencieuse, je me surprenais parfois à imaginer ces situations comme une fiction.

Cette distance imaginaire m’aidait à supporter l’absurdité et l’injustice de certaines scènes du quotidien. De cette expérience est née “Réductions Sauvages”. Une fiction inspirée du réel, mais qui n’est pas autobiographique. La pièce mêle dialogues réalistes, scènes chorales et glissements vers l’absurde. L’absurdité trouve parfois sa place au cœur même du quotidien, révélant ce que le réel a de plus déstabilisant. Le rythme du texte y est central : il traduit la cadence du travail, l’épuisement, la tension, mais aussi les échappées, les respirations et les moments d’humour. À travers ce projet, je souhaite parler de réalités sociales qui traversent notre société : les injustices économiques, l’immigration, la reproduction des classes sociales, la précarité, la discrimination et la dépendance au travail, notamment pour celles et ceux à qui l’on ne fait jamais sentir qu’ils sont chez eux. Mon intention n’est pas de faire un documentaire, mais d’ouvrir un espace de fiction. Partir du réel et des histoires intimes pour faire résonner des questions universelles. Même si le texte évoque des réalités dures et des injustices bien présentes dans notre monde contemporain, il laisse une place à la dérision, à la tendresse et à la fantaisie. J’aimerais que l’humour, celui qui permet de tenir, de résister et de regarder autrement ce qui nous écrase, traverse l’ensemble du spectacle. À travers “Réductions Sauvages”, je cherche aussi à questionner : comment la peur est-elle utilisée pour diviser les sociétés et renforcer les clivages entre les communautés ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour « sauver notre peau » ? Comment la survalorisation du travail sert-elle à tirer profit des corps ? Et comment la surconsommation finit-elle par consumer les individus eux-mêmes ?

“Réductions Sauvages” est écrit en français, mais comporte également des répliques en plusieurs langues comme lingala, russe, turc et arabe, comme un écho à la diversité des voix, des langues et des vécus qui peuplent ce lieu.

Compagnie Grand Chêne Chevelü

Texte & mise en scène : Sultan Ulutas Alopé

Collaboratrice artistique : Carolina Rebolledo-Vera

Avec : Sultan Ulutas Alopé, Carolina Rebolledo, Ira Verbitskaya, Alexis Ballesteros, Paul Delbreil

Lecture, 1 heure 20

Vendredi 16 octobre à 20h30

Gratuit sur réservation

Née à Istanbul (Turquie), Sultan Ulutas Alopé est une comédienne et dramaturge kurde et turque. Après des études d’ingénierie, elle entreprend un cursus en art dramatique à Istanbul et multiplie les expériences en tant que comédienne dans de nombreuses productions en Turquie. En 2016, elle débute un master Film et art dramatique à Istanbul. Elle se forme également en écriture dramatique.

A partir de 2017, elle étudie à l’ENS de Lyon où elle développe un mémoire de recherche sur la notion de « jouer dans une autre langue », puis au CNSAD de Paris, sous la direction d’Olivier Neveux, Anne Pellois et Nada Strancar. En 2023 et 2024, elle multiplie ses expériences en tant que comédienne dans le cinéma (avec Camille Lugan, Ilker Catak et Tristan Séguéla).

“La Langue de Mon Père”, son premier texte de théâtre en français, est édité par la maison d’édition l’Espace d’Un Instant aux collections Sens Interdits et présélectionné pour le Prix Sony Labou Tansi et le Prix Godot des lycéenes 2025. Le spectacle a été crée en 2023 aux Théâtre des Clochards Célestes en collaboration avec Jeanne Garraud et a été labellisé par le Festival Sens Interdits. Durant les saisons 2023-2024-2025, Sultan a joué La Langue de Mon Père, entre autres, au Théâtre National de Strasbourg, au Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon) et au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94).

Sultan a obtenu une bourse Beaumarchais-SACD en 2024 pour son
deuxième texte en français “Réductions Sauvages”. Elle a été accueillie en résidence d’écriture à La Chartreuse Villeneuve-Lez-Avignon en novembre 2024 pour le même projet.

Ce projet bénéficie du dispositif d’accompagnement A.V.E.C. mis en œuvre par le Théâtre de Vanves et le Bureau de production AlterMachine
Texte lauréat de la bourse Beaumarchais – SACD 2024

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Texte en sélection finale au QD2A 25/26 –
Comité de lecture du TQI – CDN Val-de-Marne
Avec le soutien de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon – Centre national des écritures du spectacle

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