OK Boomer. Moi aussi je suis un connard n’est pas une pièce qui traite des questions de consommation. Ni ceux de la fracture Nord-Sud. Il ne s’agit pas non plus d’un choc des générations. Mieux, il parle de tout cela, mais pas seulement. Cela va au-delà. Ce sont trois grandes images qui tiennent et façonnent le spectacle. Trois images déplacées, non narratives. Trois images qui parlent du texte sans le raconter. Comme le texte, ils sont à la fois tragiques et ironiques. Parce que ce que nous racontons est la tragédie de notre vie, mais elle nous est si proche et si chère que nous la trouvons insupportable et tendre à la fois. Les lumières, les éléments scéniques et les corps des acteurs peignent un espace métropolitain et méphistophélique, peuplé de deux Vladimir et Estragon modernes aux corps nus pétrifiés par les néons qui vivent en attendant une paire de chaussures Nike. L’icône pop par excellence, la Nike Air Jordan, devient notre repas eucharistique, notre rite d’éternité, et derrière un store interdit, les lumières débordent, nous séduisant et nous hypnotisant.
Nous avons travaillé sur une adaptation du texte et une mise en scène capable de narrer une absence de perspective. Une désertification dans laquelle le fait d’avoir une paire de chaussures comme horizon ultime à atteindre cesse d’être une expression du vide, pour devenir peut-être la seule perspective réellement possible pour trouver un sens à sa vie. Les personnages sont réduits à leurs noms, auxquels les deux acteurs sur scène donnent la parole, et le moi narrateur se dédouble pour exprimer combien son histoire n’est pas seulement une affaire personnelle mais la photographie d’un état d’esprit et d’une époque, la nôtre, dans laquelle la terre semble se dérober sous nos pieds jour après jour. Les dialogues ont été comprimés et rendus serrés et ininterrompus, un seul flux dans lequel les mots semblent être vidés de leur sens et dans lequel la trame de l’histoire cède la place à la pression des mots pour qu’ils deviennent son, cri, bruit. Les monologues, quant à eux, s’étendent au-delà d’une durée qui relève de la mesure et de l’éducation pour exprimer le poids d’un avenir qui, même s’il n’a pas encore été vécu, pèse déjà lourd sur les épaules. La réalité n’est plus représentable, pour la représenter il faut la déformer, la grossir sous une lentille pour la rendre plus évidente : c’est comme si, ce n’était qu’en la déformant davantage, qu’il était possible de rendre visibles ses déformités.