La régression – Maia Sandoz – Scènes ouvertes

Expérience de pensée radicale, La régression est une saga familiale sur cinq générations. Au terme d’une grossesse médicalement assistée, une jeune femme meurt en donnant la vie. Effondré, son compagnon, le père de l’enfant, remet en question la marche du monde pour protéger sa fille. Et si l’éradication de la science était le seul salut de l’humanité ? Ce qui n’était qu’un cri du cœur va se transformer en un mouvement radical, nommé La régression, en faveur de l’abolition des progrès techniques et des avancées scientifiques de notre société. De génération en génération, les mœurs se durcissent, la culture vacille, le langage lui-même se désagrège. Ce monde en décomposition, où toute lumière est suspecte, bascule lentement mais sûrement dans la nuit. Mais au bout du désastre surgit une faille, ténue, résistante : une jeune femme découvre l’amour et la science et réanime alors notre capacité d’émerveillement.

Cette dystopie acide et cruelle met en lumière nos pulsions les plus destructrices, la banalité du mal, et cette petite chose fragile et vulnérable qu’est notre humanité.

La régression est une pièce récente.
Commande du Berliner Ensemble et depuis montée partout en Allemagne, elle n’a pas encore été montée en France.

À la première lecture, La régression de Dennis Kelly m’est apparue comme une pièce assez évidente, un peu convenue sur les dérives réactionnaires et anti-progrès. Mais en la travaillant avec de jeunes comédien·nes, au sein des Chantiers Nomades, le texte s’est révélé vivant, organique, riche de multiples strates, invisibles au premier abord. Cette pièce exige une langue incarnée, elle offre aux interprètes de véritables partitions, c’est un cadeau pour nous qui plaçons les comédien·nes au cœur de nos créations. Ce qui m’intéresse dans La régression c’est la façon dont Kelly entrelace trois dimensions : le social, l’intime (où se mêlent l’amour et le deuil ) et le théâtre, sa force et sa fonction.

En cinq actes étalés sur plusieurs décennies, Kelly raconte la lente contagion d’une idée née d’un deuil et d’un besoin viscéral d’ordre : l’abandon du progrès comme projet politique. Il tend alors un miroir brutal aux discours réactionnaires contemporains qui confondent nuance et trahison, pensée et menace et veulent effacer la raison, la recherche, et la science. Dans le même temps, l’œuvre s’inscrit dans la grande tradition tragique, hantée par les absents, les morts, et les silences qui creusent un sillon douloureux sur plusieurs générations. La pièce explore le vertige du basculement : les décisions politiques naissent moins d’idées que de peurs archaïques, de colères, de désirs confus. Face aux crises écologiques, à la guerre, à la propagande, nous avons la sensation d’assister à une panique morale généralisée et nous sommes extrêmement vulnérables aux replis, à la haine, au fascisme.

En mettant en scène des textes contemporains, j’ai toujours l’impression qu’il faut les appréhender comme une mythologie du futur : non seulement comme les reflets d’une époque, mais comme des récits fondateurs en devenir. Ce sont des histoires qui, bien qu’ancrées dans le présent, portent en elles les germes d’un imaginaire collectif à venir. J’aime m’engager sur les chemins de la démystification, ouvrir les textes plutôt que les figer, les mettre en tension pour mieux faire entendre leurs éclats et leur part d’ombre.
Dans La régression, Dennis Kelly met en place une dramaturgie du retour qui avance, un futur archaïque, un temps plié sur lui-même. C’est une œuvre radicale et brillante, vertigineuse dans sa forme et au fond, totalement métaphysique.

À travers cette traversée, impossible de ne pas penser à l’héritage de Shakespeare : la langue comme déflagration, le rire au bord du gouffre, et cette croyance obstinée que même dans la chute, il reste quelque chose à sauver. Une complexité du réel sans morale univoque, une humanité irrécupérable mais nécessaire. Peut-être est-ce cela, aujourd’hui, qu’il nous faut rejouer : non pas une espérance naïve, mais un pessimisme habité, lucide, traversé par le désir de comprendre. Une forme de spiritualité sans dogme, comme une enquête ouverte sur ce que nous sommes déjà en train de devenir.

Compagnie L’argument

Texte : Dennis Kelly, Traduit par Philippe Le Moine

Mise en lecture : Maïa Sandoz

Avec Aurélie Vérillon, Gulliver Hecq, Maxime Coggio, Paul Moulin et Maïa Sandoz

Mise en lecture, 1h

Mardi 13 octobre à 20h30

Gratuit sur réservation

Maia Sandoz Comédienne, auteure et metteure en scène, co-directrice artistique de la compagnie L’Argument.

Formée à l’école du Studio-Théâtre d’Asnières, puis à l’école du Théâtre National de Bretagne. Elle fait partie des membres fondateurs du Collectif D.R.A.O et de La Generale, laboratoire artistique et politique, dont elle est présidente en 2007. Elle joue au théâtre (DRAO, Microsystème) et au cinéma (Bertrand Bonello, Felix de Givry, Caroline Glorion, Catherine Cosme). Elle collabore aux créations de Blanche Gardin : Je parle toute seule et Bonne nuit Blanche (Molières de l’humour 2018 et 2019), de Frédéric Danos : L’Encyclopédiste pour le Festival d’Automne, de Kelly
Rivière : Ma vie rêvée de Kelly Rivière.

En 2016 elle est artiste associée du Théâtre des Quartiers d’Ivry.

Comme formatrice, elle est intervenue au sein de l’école du TNBA,(ESTBA de Bordeaux), de l’Atelier cité du theatredelacité de Toulouse, du Studio-ESCA d’Asnières, des Chantiers Nomades et au théâtre de la Tempête (afdas).

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